Les Amis du Patrimoine de Cerisé

8 octobre 2011 Abbaye de la Lucerne ( Manche)

   

 

ABBAYE NORMANDE SAINTE TRINITE  la LUCERNE D'OUTREMER

 Article de Elisabeth BART

 Photos Jean-Nicolas BART

                                                                          Photo site internet abbaye de la Lucerne

 

Au centre du triangle Granville-Villedieu-les-Poêles-Avranches, dans la vallée du Thar, l’abbaye Sainte-Trinité de La Lucerne-d‘Outremer semble à certains égards l’équivalent terrestre du maritime Mont Saint-Michel. Si elle n’a pas eu à lutter contre vents et marées comme son illustre voisin, elle aura affronté, comme lui, les grandes tempêtes de l’Histoire qui l’auront conduite trois fois à la ruine. Discrète, elle est aussi une « merveille » au sens étymologique du mot : sa renaissance tient du miracle.

 

Miracle de la foi d’un homme, l’abbé Marcel Lelégard (1925-1994), prêtre, écrivain, érudit, théologien, historien d’art, qui fut auditeur libre à l’École Nationale des Chartes et à l’École Pratique des Hautes Études, natif de la Manche et amoureux de sa région, une sorte de fou de Dieu et de la Beauté. Fallait-il être fou, en effet, pour racheter les ruines de l’église abbatiale, du bâtiment conventuel ouest et de la porterie, en 1959 ! D’aucuns l’auront pensé…

C’est un tout jeune séminariste de vingt ans qui découvre l’abbaye en ruines, en 1946 et se promet de la sauver. En 1948, il fait une première démarche auprès de l’abbé de l’abbaye de Mondaye, le R.P Yves Boissières, en 1954, il crée l’Association des Amis de La Lucerne, rétablit les offices liturgiques, commence les travaux. Pragmatique, il n’hésite pas à participer au jeu télévisé de Guy Lux, La Roue tourne, en 1960, pour acquérir des fonds. En 1967, une émission télévisée de Pierre de Lagarde, Chefs d’œuvre en Péril, est consacrée à l’abbaye.

 

À la mort de Marcel Lelégard, en 1994, l’église abbatiale est définitivement sauvée. Dans la décennie 1960-1971, le chœur, le transept, la tour clocher sont restaurés sous la direction d’ Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef des Monuments Historiques. Le 10 juillet 1969, quatre cloches sont baptisées par l’évêque de Coutances, dont trois ont été fondues à Villedieu-les-Poêles. De même, en 1972, l’abbé Lelégard rachète, avec l’intervention du Ministère de la Culture, l’orgue de Salins, venant initialement de la cathédrale de Chambéry.

 

     

 

L’église a retrouvé ses voix, sa musique, pour la troisième fois dans son histoire, elle connaît une renaissance matérielle et spirituelle. Rien n’aurait été possible sans la détermination de Marcel Lelégard et sa rencontre, à Dol-de-Bretagne, avec un maître maçon exceptionnel, Pascal Thomas. L’abbé l’initie à la restauration et lui demande de tenir quotidiennement un carnet du suivi des chantiers. Cet homme et son équipe poursuivront la restauration de l’ensemble de l’abbaye après la mort de l’abbé jusqu’à aujourd’hui.

  

La longue histoire de l’abbaye de La Lucerne est liée à celle de l’ordre de Prémontré, fondé au XIIe siècle par Norbert de Xanten, contemporain et ami de Bernard de Clairvaux, fondateur de l’ordre cistercien en réaction au faste ostentatoire de l’abbaye de Cluny. Comme Bernard, Norbert reste fidèle à la règle de Saint Augustin, mais il fonde un ordre canonial : les prémontrés sont des chanoines réguliers, à la fois prêtres et clercs qui se vouent à l’apostolat et à l’administration des paroisses, et moines qui vivent collégialement et chantent l’office divin. Comme les moines, ils prononcent les trois vœux de chasteté, pauvreté et obéissance auxquels s’ajoute un quatrième, le vœu de stabilité envers leur abbaye de confession. Leur règle est austère comme leur architecture, dans l’esprit cistercien. 

 

Au XIIe siècle, les initiateurs de l’abbaye seront deux chanoines prémontrés, Tancrède et Etienne, qui s’installent au bois de Courbefosse près du village de La Lucerne. En 1143, le Seigneur de Subligny, frère de Richard, évêque d’Avranches, dote cette communauté naissante, lui cédant tout ce qu’il possède à La Lucerne, pour le salut de son père, Othoërn, disparu en mer avec le dauphin d’Angleterre dans le naufrage de la Blanche Nef, au large de Barfleur, dans la nuit du 25 novembre 1120[1]. En 1161, la communauté s’implante définitivement dans le lieu actuel, les premiers travaux concernent le bâtiment conventuel Est, lieu de vie des chanoines.

 

Le 26 avril 1164, le bienheureux Achard, évêque d’Avranches, bénit la première pierre de l’église abbatiale et le 18 juillet 1170, il consacre le maître-autel dédié à la Sainte Trinité. Il décède en 1171 et est inhumé dans cette église abbatiale où se trouve toujours son gisant.

 

      

 

L’église est quasiment achevée en 1178 et consacrée par le nouvel évêque d’Avranches, Richard III. Il ne manque plus que la tour clocher qui est érigée de 1180 à 1200, puis les bâtiments conventuels Sud (cellier, réfectoire) achevés en 1206. L’église connaîtra quelques transformations au XIIIe siècle mais jusqu’à la Guerre de Cent ans, l’abbaye reçoit de nombreuses donations et connaît une période prospère.  

 

L’abbaye tombe en ruines une première fois au début de la guerre de Cent Ans, entre 1365 et 1370, non sous les coups des Anglais mais sous ceux des Franco-navarrais  au cours du conflit qui oppose Charles de Navarre, allié des Anglais, au roi de France Jean Le Bon : l’église, les trois bâtiments conventuels, la porterie sont détruits. Il faudra un siècle, de 1396 à 1496, pour la reconstruire. Lorsque le roi d’Angleterre Henri V occupe la Normandie, certaines abbayes normandes, dont La Lucerne qui entretenait de bonnes relations avec l’Angleterre depuis le XIIe siècle, acceptent de rendre hommage à ce roi pour éviter la confiscation de leurs biens. L’abbé de La Lucerne, Philippe Badin, accepte aussi de bénir la première pierre de la forteresse de Granville érigée par les Anglais comme point stratégique de la prise du Mont-Saint-Michel. En 1450, une fois les Anglais boutés hors de France, Charles VII confisque les biens de ceux qui avaient pris le parti des Anglais et l’abbé Philippe Badin devra s’amender auprès de lui pour que l’abbaye lui soit restituée. Ce n’est qu’en 1853 qu’on ajoutera le surnom « Outremer » à  La Lucerne, en souvenir de ce lien avec l’Angleterre, pour la distinguer de la commune « Luzerne » près de Saint-Lô.

Au XVIe siècle, l’abbaye connaît une décadence spirituelle due au régime de la

commende officialisé en 1516 par le Concordat de Bologne entre le roi François 1er et le pape Léon X, qui concède au roi le droit de nommer les évêques et les abbés. Ceux-ci n’étant plus élus par les religieux réunis en chapitre n’ont bien souvent aucune motivation religieuse, et se désintéressent de la vie de l’abbaye, soucieux seulement de percevoir une mense abbatiale suffisante. En 1562, pendant les guerres de religion, l’abbaye est pillée, une partie de ses archives est brûlée ; en janvier 1594, les huguenots commandés par Gabriel II de Montgomery la saccagent et capturent l’abbé René Jourdain. En 1598, l’Édit de Nantes ramène la paix. Il faudra reconstruire, pour la seconde fois.

 

Au XVIIe siècle, l’abbaye renaît à la fois matériellement et spirituellement. Jean de la Bellière, nommé abbé commendataire par Henri IV, instaure la Réforme dite « de l’Antique Rigueur », qui rétablit l’austérité primitive de l’ordre Prémontré, selon l’esprit de Saint Norbert. Sur le plan temporel, il fait restaurer la voûte de la nef de l’église, le bâtiment conventuel Ouest, et construire des granges à dîme. Son neveu et successeur François de la Bellière poursuit ces travaux, et, sous Louis XIV, l’abbé Jean Éthéart fait construire un nouveau cloître. Sous son impulsion, les travaux ne cesseront plus jusqu’au XVIIIe siècle, notamment avec l’édification d’un nouveau logis abbatial, celui que nous voyons encore aujourd’hui.

 

     

 

 

       

 

Les conséquences de la Révolution auront raison de la vie monastique à La Lucerne. Le 2 novembre 1789, les biens de l’Église deviennent biens nationaux, et le 13 février 1790, l’Assemblée constituante abolit les vœux de religion ; l’abbé de La Lucerne et les chanoines doivent quitter leur abbaye, le mobilier, les objets du culte sont vendus et dispersés, les cloches sont refondues à Villedieu-les-Poêles pour être transformées en canons. En 1791, Madame de Canisy achète l’abbaye et la cède en 1799 à Julien Gallien, un armateur granvillais. Il y installe une filature de coton ; avec les pierres des galeries Nord et Est du cloître, il fait construire un aqueduc pour amener l’eau du Thar à la roue à aubes hydraulique. Aujourd’hui, cet aqueduc est la seule trace archéologique de cette période industrielle.

 

      

 

1815-1816, Gallien ouvre le chevet de l’église et creuse une fosse dans le collatéral Nord pour y installer une seconde roue à aubes. Le projet est abandonné et laissé en état, et les deux piliers Nord s’effondrent, entraînant dans leur chute la voûte sur croisées d’ogives de la nef. Enfin, Gallien fait démonter l’infirmerie pour la réinstaller à Granville. En 1834, son gendre Victor Bunel installe une scierie à pierre sur le site, détruit les bâtiments conventuels Est et Sud à l’explosif pour vendre la pierre et poursuit la démolition de la nef de l’église. Il décède en 1869 et la scierie cesse de fonctionner vers 1870. Démantelée, l’abbaye de La Lucerne est en ruines pour la troisième fois.

En 1929, Gabrielle Decauville, descendante de Bunel, obtient le classement de l’abbaye par les Monuments historiques, fait restaurer quelques toitures et réparer le clocher dans les années 1936-1937. C’est dans cet état que l’abbé Lelégard la découvre en 1946.   

  

Malgré toutes les vicissitudes qu’elle a affrontées, l’abbaye de La Lucerne est l’une des rares abbayes prémontrées où l’on retrouve un ensemble complet d’une architecture médiévale d’inspiration cistercienne définie par Saint Norbert. Les grandes restaurations entreprises, nous l’avons vu, au XVe puis aux XVIIe et XVIIIe siècles ont respecté le plan d’origine, à l’exception du bâtiment conventuel Est rebâti au XVIIIe et aujourd’hui disparu.

On doit à l’abbé Lelégard et à ceux qui ont poursuivi ses travaux, plus qu’une restauration, une véritable restitution, dans l’esprit cistercien de la fin du XIIe siècle, époque de transition du style roman au style gothique. La beauté de cet ensemble harmonieux  et sobre répond aux directives de l’ordre prémontré : sa conception architecturale est romane avec quelques éléments gothiques, son ornementation est austère, parfois archaïsante. Trois des quatre portes du mur d’enceinte demeurent, la porte Nord ayant été détruite au XVIIIe. Ces quatre portes symbolisent l’ouverture au monde des prémontrés qui ne sont pas cloîtrés, leur mission d’accueil et d’apostolat.

L’ensemble des bâtiments s’organise autour du cloître, comme dans toute construction monastique : l’église au Nord, l’aile des chanoines (sacristie, chapitre, dortoirs…) à l’Est, le cellier et le réfectoire des chanoines au Sud, le bâtiment des convers, aujourd’hui bâtiment des hôtes à l’Ouest. L’abbaye a été restaurée avec les pierres d’origine ou provenant des mêmes carrières qu’à l’origine, le poudingue pourpré employé comme moellon, le granit doré du Haut Pignon  et  le granit bleu de Carolles pour les pierres de taille.

Le plan de l’église abbatiale est typique de l’architecture prémontrée médiévale.

 

    

 

 En forme de croix latine avec un chœur de deux travées, elle emprunte à l’architecture cistercienne son chevet plat et peu profond, ses quatre chapelles orientées, la présence d’une tour et de grandes baies.

La façade occidentale de l’église date de 1178.

 

  

 

Elle a été restaurée au XVe siècle puis en 2003. Elle offre des caractéristiques normandes  dans son agencement et sa décoration. La division verticale correspondant à la nef et aux collatéraux est marquée par des contreforts plats. Horizontalement, le premier niveau correspond aux portes, le deuxième aux fenêtres et le troisième aux combles.

 

La tour de style anglo-normand, carrée, assise à la croisée du transept, s’élève sur deux étages. Très élancée avec ses trois lancettes en tiers-point, elle annonce l’architecture gothique.

 

       

 

Le portail roman  flanqué de deux arcatures est muni de quatre voussures reposant sur des colonnettes engagées.

 

   

 

 Les deux premières voussures sont ornées d’un tore, les deux dernières sont garnies de têtes plates à peine ébauchées. L’archivolte est couronnée par un décor en billettes alternées. Les chapiteaux des piédroits du portail, sculptés de crochets et de palmettes sont les seuls éléments déjà gothiques de cette façade.

A l’intérieur, la nef s’élève sur deux niveaux : les arcades aux arcs chanfreinés et les fenêtres hautes en plein cintre.

 

Le chœur du XIIe siècle est peu profond et le chevet plat émerveille par l’ampleur de sa verrière caractéristique de l’architecture prémontrée. Cette verrière  transparente inonde le chœur d’une lumière qui passe à travers le vert des arbres du parc, en une saisissante alliance de la pierre et de la nature, du profane et du sacré.

 

    

 

 

   

 

 

Il ne subsiste que l’angle Nord-Ouest du cloître,  bâti au XVIIIe siècle.

 

     

 

 

   

 

La restitution de la galerie du cloître est en projet.  Dans ce vestige, subsiste le lavabo des chanoines, unique en Normandie. Il est du XIIe siècle, contemporain du portail.

 

Le réfectoire, détruit aux trois-quarts, a été remonté de 1989 à 1995.

 

   

 

Suivant le même esprit qu’au Mont-Saint-Michel mais dans un esprit plus roman, il comporte une succession de fenêtres identiques au Nord comme au Sud, murées aux deux tiers, en renfoncement.  Sa charpente en coque de bateau renversée a été restaurée suivant le modèle de la charpente du XVe siècle conservée dans le bâtiment conventuel Ouest. 110 m³ de chêne ont été nécessaires à sa réalisation !

 

Les celliers sont à demi enterrés ce qui permet une température constante, en été comme en hiver.

 

  

 

 Cette salle basse à deux nefs est voûtée d’arêtes et aérée par de petites fenêtres de style « meurtrières ». Le sol est resté en terre battue. La nourriture était conservée dans des jarres ou dans les niches comprises dans l’épaisseur du mur. Les celliers ont été restaurés de 1989 à 1993.

 

Le colombier du XVe siècle est une tour flanquée de quatre contreforts orientés, surmontée d’une voûte à oculus central (pour l’envol des pigeons).

 

   

Emblème des droits seigneuriaux de l’abbaye, il possède près de 1500 trous de boulins pouvant héberger jusqu’à 3000 pigeons.

 

Moins célèbre que l’abbaye du Mont-Saint-Michel, l’abbaye de La Lucerne est aussi un joyau patrimonial du Cotentin. Les chanoines prémontrés accueillent le visiteur avec leur hospitalité ancestrale, leur exquise courtoisie. Elle est aussi un lieu de culture vivante : concerts, expositions, visites guidées sur différents thèmes, conférences, se succèdent à la belle saison. Elle reste un lieu de spiritualité : messes et offices y sont célébrés de février à novembre.

 

Pour en savoir plus, le site de l’abbaye :

http://www.abbaye-lucerne.fr  

   

 


[1] Othoërn était le précepteur du dauphin d’Angleterre, Guillaume Adelin, fils du roi d’Angleterre Henri 1er Beauclerc et petit-fils de Guillaume le Conquérant. Dans ce naufrage, périt la fine fleur de la noblesse normande, comme le rappelle une plaque commémorative à Barfleur.

    

                    

 

    

 

 

      

 

   

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

   

  

                                                                                                                                                                                                                                                                                        



02/10/2011
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